Hadopi en pis

coupure_internet.jpg

Le téléchargement illégal, c’est mal.

Je passe régulièrement pour le vieux rabat-joie de service auprès de mon entourage à cause de cette conviction certes totalement has been, mais à laquelle je ne saurais renoncer. Une œuvre est une œuvre et, indépendamment de ses qualités artistiques, mérite que l’on en rétribue l’auteur dès lors que l’on en a jouissance. De l’œuvre, hein, pas de l’auteur.

Je me moque de l’aspect légal de la chose. C’est une simple éthique personnelle, et tout le monde sait que loi et morale sont 2 choses bien distinctes. Les slogans du style « Télécharger illégalement constitue un délit passible de prison et d’une méchante amende que t’auras du mal à payer tout seul espèce de sale voleur » m’ont donc toujours doucement fait rigoler.

Mais depuis que la loi Création et Internet (plus connue sous le nom de loi Hadopi) a été adoptée la semaine dernière par l’Assemblée nationale, et mardi soir par la Commission mixte paritaire, j’aurais plutôt envie de pleurer.

Replantons le décor. D’un côté, des industries musicale et cinématographique vacillantes, désespérées de voir leurs ventes chuter aussi sûrement qu’une côte de popularité papale au lendemain de déclarations anti-Durex. De l’autre, 33 millions d’internautes français, ravis d’avoir accès à ce formidable réseau informatif, culturel, et social que constitue le web.

Entre les deux, des députés et sénateurs donquichottistes et inflexibles, bien décidés à terrasser des moulins à téléchargements dans le but illusoire de ranimer une industrie moribonde.

Manque de bol, personne ne sortira vainqueur de cette histoire.

Petit rappel express pour ceux qui comme moi ne se passionnent que très modérément pour les tergiversations législatives. Hadopi, ça veut dire Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet. En gros, c’est le Père Fouettard du web. Si vous avez été bien sage toute l’année, vous ne risquez rien. Non, pas de cadeau non plus, faut pas déconner tout de même. Par contre, si vous avez été méchant en téléchargeant illégalement une œuvre, vous aurez droit à ce que nos chers législateurs ont poétiquement appelé une riposte graduée. L’Hadopère Fouettard vous enverra ainsi un premier e-mail d’avertissement, puis un second en cas de récidive dans les 6 mois, pour finalement carrément vous couper l’accès à Internet si vous vous obstinez à vouloir télécharger le dernier single de Sheryfa Luna (euh, là il aurait pas tort, quand même).

Si l’intention initiale, à savoir réguler le téléchargement, est indéniablement louable, ce dispositif reste une incommensurable catastrophe, et ce à plus d’un titre.

Techniquement tout d’abord. Sans trop rentrer dans les détails, vu que j’imagine avoir déjà perdu 80 % du lectorat, seule l’adresse IP fera foi pour identifier les contrevenants éventuels. Or, comme démontré par constat d’huissier (pdf) à la demande de l’UFC-Que Choisir, celle-ci ne constitue en aucun cas une donnée parfaitement fiable. Il est très facile de la chiper ou de la camoufler, ce qui rend le critère de sélection totalement incertain. Vous accepteriez de vous faire flasher par un radar qui donne des mesures de vitesse aléatoires, vous ?

D’un point de vue moral, c’est encore pire. Je vais essayer de ne pas trop me laisser enflammer histoire de rester en deçà de la barre psychologique des 1000 mots, mais cette loi constitue un immense et magnifique bras d’honneur à la démocratie et aux libertés individuelles. Respect de la vie privée malmené (flicage des téléchargements), présomption d’innocence mise à la poubelle (c’est à l’internaute accusé d’apporter la preuve qu’il n’est pas coupable), droit fondamental bafoué (hé oui, d’après le Parlement européen, l’accès à Internet est un droit fondamental !), obligation de payer pour un service non fourni (l’abonné sanctionné devra continuer à payer son abonnement Internet même si sa ligne a été coupée)… On croirait lire le Manuel du parfait petit dictateur, au chapitre 145 : Le contrôle des medias !

Ne parlons même pas du ridicule souhait de modifier les résultats des moteurs de recherche pour favoriser les plates-formes de téléchargement légales, ou encore de la volonté de forcer les internautes à installer sur leur machine un filtre de sécurité validé par l’État s’ils veulent caresser l’utopique espoir de pouvoir démontrer leur innocence. Non, parlons plutôt de la consternante proportion de députés présents la semaine dernière lors du vote à l’Assemblée nationale : 2,77 % ! 16 députés sur 577. Pour décider du sort d’une loi concernant 33 millions de personnes. Je suis contraint de finir de taper avec le nez, tant les bras m’en tombent. Et je vous assure que vu mon appendice nasal, c’est loin d’être facile !

Finissons tout de même sur une note positive. Une lettre ouverte – certes un peu tardive, mais terriblement lucide et juste – dans laquelle divers artistes et producteurs revendiquent leur refus d’un dispositif « conservateur, ­liberticide et démagogique ». Je vous en livre un extrait, le reste est par ici.

Démagogique, techniquement inappli­cable, bêtement ignorante des nouveaux procédés de téléchargement et purement répressive, cette loi est aussi un rendez-vous manqué. Ne prévoyant aucune forme de rétribution nouvelle pour les ayants droit, la loi Création et Internet ne s’adresse ni au cinéma dans sa diversité, ni aux spectateurs. Ne constituant qu’une ultime et vaine tentative d’éradiquer le piratage par la sanction, sans se soucier de créer une offre de téléchargement légale, abordable et ouverte sur Internet, elle ne répond à aucun des défis aujourd’hui posés par les nouvelles technologies, alors même qu’une réaction créative et forte de l’industrie cinématographique et des autorités de tutelle dans leur ensemble s’imposait.

Comme quoi on peut à la fois souffrir du téléchargement illégal, et trouver la loi Création et Internet d’une stupidité affligeante, y a pas de contradiction…

Mise à jour : J’ignorais que mrmoliv.com fût aussi influent. Quelques heures seulement après la publication de cet article, nous apprenons en effet que le Parlement vient de rejeter le texte de loi Création et Internet ! 15 députés ont voté pour, 21 contre. Une proportion toujours aussi dérisoire, mais qui a cette fois-ci joué en faveur des opposants. Le gouvernement a maintenant 2 possibilités : soit il demande une seconde lecture, soit il rejette le texte ! Rholala y a trop du suspensme !

4 commentaires sur "Hadopi en pis"

  1. Laptitefroggy dit :

    Moui , en effet c’est moyen .
    Et pour compléter le point de vue technique , difficile de couper l’accès Internet lorsque l’internaute possède une offre triple play !
    Cela couterait très cher de couper la connexion Internet et de maintenir malgré tout le téléphone & la TV…
    Menfin bref….

  2. Mel dit :

    ce qui est le plus risible dans tout ça c’est l’extraordinaire puérilité de nos députés. Quand tu sais que cette loi n’a été rejetée que parce que des petits malins de la gauche se sont cachés derrière un poteau en attendant de voir leurs amis de la droite rentrer dans l’hémicycle en nombre juste suffisant pour la faire passer…ben oui mais a été pris qui croyait prendre….jouer à chat ça fait avancer les choses faut croire!!!!
    pfffffff, dire que ce sont eux qui nous gouvernent, ça fait de la peine.

  3. Moliv dit :

    Yep, suffit de voir quelques images d’une séance à l’Assemblée pour se croire dans une cours de récré ou une arène romaine ! Comment attendre alors de ces gamins belliqueux qu’ils appréhendent l’absurdité technique et économique de leur loi ridicule ?

  4. Titi dit :

    Cours de récré surement mais sans professeur pour leur apprendre le sujet de la future interro. cf plus loin.
    MrMoliv.com a en effet été influent mais va falloir faire mieux je pense cette fois-ci. Je ne crois pas a un 2ème miracle. ;o)
    Quant a la superbe participation au 1er vote de cette loi, peut-être que malgré tout cela s’explique par une certaine forme d’intelligence (cherchons le positif) suite a une paresse non moins importante de s’interesser au sujet (ou l’absence de prof :p lol). Ya qu’a voir par ICI pour comprendre que certains ont vraiment eu raison de pas aller voter la 1ère fois et pour avoir peur pour le second vote. ;)
    @+

C'est pas parce qu'on n'a rien à dire…